Tout Bruges grelottait sous les bourrasques. De soudaines averses froides et obliques empoignaient la ville. Elles se succédaient comme si elles ne devaient jamais finir.

La peur envahit brusquement Johann. Une angoisse subite et incontrôlée comme si c’était la première fois qu’il traversait de nuit sa paisible ville par un temps d’orage. La pluie battante le cernait de toutes parts et des gouttes froides pénétraient dans son cou bien qu’il eût relevé son lourd capuchon. Cet abri lui semblait d'ailleurs quelque peu  illusoire et l’empêchait de dresser l’oreille aux moindres bruits, qui seraient de toute façon dissimulés par les coups de tonnerre à répétition. Le ciel paraissait déchaîné, criblant la voûte céleste de longs éclairs qui illuminaient quelques brefs instants les rues et les canaux noircis.

La pluie rongeait les toits, les murs, les rues. Elle recouvrait tout de sa pelisse suintante et poisseuse.

C’était une pluie épaisse et légèrement salée, chassée par de brusque sautes de vent venues de la mer du Nord, qui rendaient improbable toute tentative de se protéger même sous un porche profond. Elle s’infiltrait avec violence dans tous les espaces qu’elle rencontrait. Toute la ville semblait, cette nuit là, enveloppée par surprise dans cet immense monde aquatique et il paressait presque impossible qu’un être vivant ait tenté d’y pénétrer ou d’en braver la force.

La colère divine semblait sans bornes. Mais contre qui s’élevait-t-elle? Contre les soldats espagnols et leurs officiers qui faisaient régner un ordre sans failles dans tous les Pays-Bas, contre les inquisiteurs qui torturaient sans relâche les suspects d’hérésie et appliquaient des châtiments purificateurs à ceux qui persistaient dans leur hérétique erreur ? Contre ceux et celles qui étaient tentés par les idées de la Réforme, cette déviation démoniaque qui déchaînait la colère de Rome? Pourtant, pensa-t-il, Bruges n’a jamais trahi la sainte église catholique et seuls de rares étrangers de passage, qui ne seraient pas des marchands, bien trop occupés à leurs affaires, auraient pu semer le trouble avec quelques pensées impures surgies de Dieu sait où, voire ensemencer la ville avec les nouvelles idées de Luther, ce moine étonnant, qui avait essaimé ses écrits à travers l’Europe toute entière.

La colère divine était-elle dirigée contre les paysans indigents et faméliques qui retournaient la terre de Flandre et lui arrachaient de pauvres ressources dont une large partie était prélevée sans honte par les loyers aristocrates et les taxes  bourgeoises? Contre la ville de Bruges naguère si riche, si puissante et si fière, dont les édiles avaient tout simplement oublié de réduire leur train de vie et de le rendre proportionnel au niveau d’une activité réduite à peau de chagrin? Contre les armateurs qui pourtant avaient fui la ville? Dieu aurait dû le savoir.

Ces armateurs qui étaient allés offrir une glorieuse prospérité à Anvers.

Etait-ce plutôt le fait des bourgeois et marchands qui multipliaient leurs profits en mégotant sur les prix et en spéculant sur les biens dont ils raréfiaient volontairement l’approvisionnement?

Contre les doux bergers qui menaient leurs troupeaux de moutons le long des berges des canaux qui ceignaient la ville ?

La colère de Dieu pouvait-elle  s’élever contre les prêteurs sur gages et les usuriers qui s’arrangeaient pour que leurs débiteurs soient dans les plus grandes difficultés et ne puissent plus faire face à leurs obligations de remboursement ?

Le courroux divin était-il plutôt dirigé contre Charles-Quint et sa Cour qui avaient quitté Bruxelles depuis de nombreuses années et pérégrinaient désormais dans toutes leurs provinces de Castille et d’Aragon et au-delà ? Celui-là pourtant ne faisait que défendre lui-même ses terres face à des monarques voraces. A moins qu’il ait déjà abandonné le pouvoir à son fils Philippe II pour jouir finalement d’une retraite tranquille au monastère de Yuste, perdu au sein d’une Estrémadure apaisante.

Johann ne pouvait croire que les foudres divines puissent être destinées à fustiger des religieux sans foi, à chasser des moines et des nonnes peu chastes, plus enclins aux ripailles qu’aux cantiques sacrés, plus soucieux de s’assurer de confortables revenus et de faire bonne chère plutôt que de veiller au salut des âmes. Ces religieux ne semblaient même pas craindre la colère du représentant de Dieu, siégeant à Rome. Une idée sombre lui traversa soudain l’esprit : y aurait-il, par un effet diabolique et non encore rapporté en Europe du nord, un nouveau Baldassare Cossa, surgi de Pise ou d’une autre ville séditieuse?[1]

Il lui sembla soudain percevoir derrière lui des bruits curieux et inhabituels mais il lui était difficile de s’en assurer entre les fracas de l’orage qui s’égrenaient régulièrement et le crépitement assourdissant de la pluie battant dru sur les pavés.




[1] Baldassare Cossa, d'origine napolitaine, fut élu pape en 1410 et déposé par le concile de Constance en 1415 pour les motifs suivants : simonie, viol, sodomie, inceste, torture et meurtre. Est considéré comme antipape.

johann

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